Des enjeux majeurs patientent parfois des décennies dans l’ombre, pendant que d’autres, à peine émergés, s’imposent comme priorités nationales sans passer par la case consensus. L’ordre dans lequel nos sociétés traitent les grandes questions ne répond à aucune logique universelle ni évidence partagée.
Derrière chaque priorité publique, un jeu complexe s’opère : experts, citoyens mobilisés, médias et responsables politiques avancent leurs pions et testent les limites du débat collectif. Les initiatives telles que l’Agenda 21 ou l’Agenda 2030 révèlent la vitalité, mais aussi les tensions, de ces processus, entre avancées concrètes et zones d’ombre où intérêts divergents s’affrontent.
Agender un problème public : de quoi parle-t-on vraiment ?
L’expression agender s’est imposée dans le vocabulaire des sciences sociales, à la croisée de la réflexion sur les priorités collectives et de l’analyse des dynamiques sociales. Agender, c’est bien plus qu’ajouter un sujet à une liste ; c’est l’opération par laquelle une question négligée franchit le cap de la visibilité politique et médiatique. Ce passage ne doit rien au hasard : il résulte d’un ensemble d’actions, de stratégies, de luttes d’influence, qui transforment un fait social en enjeu de débat, voire en objet d’action publique.
Définir précisément l’agender, c’est reconnaître la pluralité de ses formes. L’agenda politique n’est jamais un simple calendrier figé : il s’agit d’un espace mouvant où s’élaborent, s’arrachent ou se perdent les priorités. Les professionnels de l’action publique scrutent la façon dont une question est formulée, reprise ou reléguée. Médias, groupes de pression, institutions et associations de citoyens interviennent chacun à leur manière dans ce tri permanent.
Agender une question ne signifie pas la résoudre. L’entrée dans l’agenda public ouvre une phase de reconnaissance, où s’entrecroisent discours, expertise et mobilisation collective. Parfois, cette visibilité favorise de vraies décisions. Mais il arrive aussi que la récupération politique ou l’évitement prennent le dessus. Pour comprendre le sort réservé à chaque sujet, chercheurs et praticiens s’attachent à décrypter les mécanismes qui font surgir certains thèmes et en maintiennent d’autres à la marge, malgré leur urgence sociale.
Pour mieux cerner ces enjeux, voici trois dimensions centrales :
- Notion d’agenda : lieu mouvant où se disputent sans relâche les priorités de la collectivité.
- Processus : tissage complexe d’intérêts, de fenêtres d’opportunité et de rapports de force.
- Action : passage de l’ombre à la lumière, sans promesse de changement immédiat.
Pourquoi certains sujets émergent-ils dans le débat public ? Les mécanismes de la mise à l’agenda
La mise à l’agenda ne s’improvise pas. Quand un sujet s’impose dans l’espace public, c’est le résultat d’un enchaînement de facteurs : médias, acteurs politiques, citoyens et associations s’observent, se mobilisent et se relaient. Derrière l’apparition d’un thème dans l’actualité, il y a une mécanique collective qui repose sur la visibilité, la concurrence et la lutte pour attirer l’attention.
L’émergence d’une cause suppose l’engagement actif d’acteurs de la société civile : associations, syndicats, collectifs ou experts s’organisent pour faire entendre leur voix. Ils mobilisent des relais dans les médias afin de transformer leur préoccupation en véritable enjeu pour tous. Ce travail de sensibilisation, de plaidoyer et de diffusion s’avère décisif pour hisser une question au rang de problème public.
Le rôle des médias est ici déterminant. Les rédactions opèrent des choix, hiérarchisent les sujets, créent parfois l’événement. Un scandale, une crise ou un fait marquant peut bouleverser l’ordre établi en quelques heures. Les responsables politiques, pour leur part, saisissent ou esquivent ces signaux en fonction de leurs intérêts ou des contraintes institutionnelles.
Voici les principaux leviers à l’œuvre dans la construction de l’agenda public :
- Agenda setting : sélection opérée par les médias et les acteurs d’influence, qui fixent ce qui mérite l’attention collective.
- Structures sociales : cadre dans lequel s’organisent et se diffusent les revendications, donnant parfois à une cause une résonance nationale ou internationale.
- Progrès sociétal : aboutissement possible, mais jamais assuré, quand le débat public débouche sur des réformes concrètes.
Agendas 21 et 2030 : origines, principes et impacts concrets
L’Agenda 21 voit le jour en 1992 lors du Sommet de la Terre de Rio, sous l’impulsion des Nations unies. Son ambition : proposer un cadre pour le développement durable, en articulant gestion responsable des ressources, équité sociale et préservation des écosystèmes. Les engagements pris alors par les États membres se déclinent à l’échelle locale, chaque territoire adaptant les objectifs aux réalités et attentes de ses habitants.
L’Agenda 2030 poursuit cet élan et l’amplifie. Adopté en 2015 par 193 pays, il pose 17 objectifs de développement durable (ODD) et 169 cibles. Ses priorités sont multiples : éliminer la pauvreté, faire reculer la mortalité infantile, promouvoir une consommation responsable, lutter contre le changement climatique, renforcer paix et coopération internationale. Cette démarche s’inscrit dans une logique transversale : chaque objectif mobilise des politiques variées et nécessite une implication active de la société civile.
La réalisation de ces agendas repose sur l’action conjointe des institutions et des territoires. Certaines collectivités appliquent localement les ODD, expérimentant des solutions concrètes face aux défis sociaux et écologiques. Les résultats varient selon les ressources, les choix politiques et la capacité à rassembler pouvoirs publics, entreprises et associations autour d’une même perspective.
Journalisme et agenda-setting : entre influence, limites et nouveaux défis
Le journalisme occupe une position à part dans le processus d’agenda-setting. En décidant quels sujets mettre en avant, les médias façonnent la perception collective des priorités. Leur rôle ne se limite pas à transmettre l’actualité : ils participent pleinement à la sélection des enjeux, influençant le rythme et la nature du débat public.
Cette influence s’exerce à travers différents mécanismes. Parfois, la pression sociale ou l’urgence événementielle transforme un fait en problème public à traiter en priorité. Les choix éditoriaux, souvent tributaires d’enjeux économiques ou de stratégies de différenciation, font la part belle à la concurrence entre groupes d’intérêts et institutions. La capacité à rendre un sujet accessible, à le contextualiser et à le raconter de façon crédible, reste déterminante dans sa mise en visibilité.
Mais ce pouvoir rencontre aujourd’hui de nouveaux obstacles : la fragmentation des audiences, la diversité des sources et l’explosion des réseaux sociaux changent la donne. La défiance envers les médias traditionnels complique la tâche des rédactions, qui doivent redoubler de vigilance et d’exigence. Face à la rapidité de l’information, aux fake news et à la pression de l’immédiat, la mission du journalisme se réinvente, refusant la facilité et la chasse au buzz.
Trois axes résument les enjeux actuels du journalisme dans la construction de l’agenda :
- Influence : capacité à orienter le débat public et à forger une mémoire partagée.
- Limites : concurrence des plateformes sociales, soupçons de partialité, domination de l’instantané.
- Nouveaux défis : maintenir l’exigence, repenser les formats, préserver l’indépendance.
Le jeu de l’agenda public ne s’arrête jamais : chaque jour, de nouveaux sujets frappent à la porte, bousculant les équilibres établis et forçant notre société à choisir ce qui mérite, ou non, d’être mis en lumière. Qui tiendra la plume demain ?


